J.R.R. Tolkien, Lettres du Père Noël

J.R.R. Tolkien, Lettres du Père Noël, éd. Pocket, 2010.

(Titre original : Letters from Father Christmas, 1976/1999)

Alors que Le Hobbit sort dans les salles obscures cette semaine, on connaît surtout l’auteur de ce roman et de la trilogie du Seigneur des Anneaux pour être le maître incontesté de la science-fiction. L’invention de la « Terre du Milieu », de son Histoire, de sa mythologie et même d’un langage elfique, en fait un véritable génie du genre. Ce que les lecteurs ignorent peut-être, c’est que ce dernier ne rédigea pas uniquement Le Hobbit pour ses jeunes enfants. Chaque année, de 1920 à 1943, il se prêtait au jeu (très sérieux) des échanges de courriers entre ses trois fils et sa fille, durant la période des fêtes de Noël. Connaissant J.R.R. Tolkien, vous ne serez donc pas surpris de découvrir que celui-ci créa tout un univers autour du plus célèbre vieil homme barbu en costume rouge, agrémenté d’illustrations et d’interactions des plus incongrues avec divers personnages issus de son imagination si fertile. Pour le plus grand bonheur des petits, comme des plus grands !

En bref : Ce petit recueil de 111 pages regroupe 30 lettres, parfois accompagnées d’illustrations de la main de l’auteur, écrites par J.R.R. Tolkien se faisant passer pour le Père Noël, l’Ours Polaire ou encore un petit elfe l’aidant dans toutes ses tâches hivernales. Véritable puits d’imagination, l’auteur invente une écriture tremblante à l’image d’un Père Noël vieillissant et fatigué, des lettres plus épaisses, écrites avec une orthographe douteuse et phonétique pour l’Ours Polaire, et de petites pattes de mouches fébriles pour Ilbereth, son elfe secrétaire (on notera la similitude dans les sonorités des noms des personnages et de ceux peuplant la Terre du Milieu par la suite). Toutes ces subtilités sont observables sur des reproductions des lettres originales, présentées en juxtaposition de leur traduction (un beau travail de recherche de la part des éditeurs, car certaines de ces lettres sont inédites, et n’ont jamais été publiées auparavant). Certaines lettres sont particulièrement humoristiques dans la mesure où le Père Noël et l’Ours Polaire ont tendance à se dénigrer gentiment en rapportant les faits de l’un et de l’autre. Il est donc fréquent de trouver les démentis de l’incriminé dans une marge. C’est ainsi une véritable discussion qui se dévoile sous nos yeux, rendant ces lettres encore plus vivantes et réalistes, particulièrement aux yeux de jeunes enfants.
Tolkien, fidèle à son habitude, imagine de très nombreuses aventures et rebondissements plus rocambolesques les uns que les autres. Chaque année, l’un des personnages peuplant le Pôle Nord, très souvent l’Ours Polaire, créature bourrue et farceuse, ou ses neveux les petits ours polaires Paksu et Valkotukka, crée une monstrueuse pagaille aux dépends de la bonne organisation du Père Noël, et ce dernier doit alors tenter de réparer les dégâts à temps, avant la livraison des cadeaux.
La Terre du Milieu est très présente dans l’esprit de Tolkien, ainsi que les évènements de l’Histoire contemporaine en Europe. Ainsi, l’Ours Polaire se trouve piégé dans une grotte peuplée de Gobelins, ayant tapissé les murs de curieux dessins et gravures : des personnages chassant du gibier aujourd’hui disparu (la découverte des premières grottes préhistoriques est un fait marquant du début du XXe siècle), ainsi que de curieux symboles dont l’Ours Polaire décide de s’inspirer pour créer un alphabet personnalisé (Tolkien avait inventé un alphabet elfique utilisé dans ses nombreux ouvrages traitant de la Terre du Milieu, notamment dans le Seigneur des Anneaux). La Seconde Guerre Mondiale et ses ravages affectent également la famille de Tolkien, les provisions et les cadeaux se faisant plus rares en cette période sombre de l’Histoire. Elle déteint ainsi dans les lettres du Père Noël qui fait référence aux ravages de ce conflit qui n’affecte heureusement pas le Pôle Nord mais où il est très difficile de trouver l’adresse des petits enfants avec tous ces mouvements de population. Cette influence de l’actualité est un trait récurrent de l’oeuvre de Tolkien, le Seigneur des Anneaux étant également inspiré des ravages de cet épisode tragique de l’Histoire.

« [22 décembre 1941] Ma très chère Priscilla,
Je suis si content que tu n’aies pas oublié de m’écrire de nouveau cette année. Le nombre d’enfants qui restent en contact avec moi semble diminuer : je suppose que c’est à cause de cette horrible guerre, que les choses s’arrangeront j’imagine quand ce sera fini, et que je serai plus occupé que jamais. Mais de nos jours, le nombre de gens qui ont perdu leur maison ou l’ont quittée est effroyable ; la moitié du monde paraît se trouver au mauvais endroit. » [p. 102] 

Il est également fait référence à la sortie du roman Bilbo le Hobbit, que J.R.R. Tolkien écrivit spécialement pour ses enfants, et qui fut par la suite publié sous la pression de ses éditeurs :

« [Noël 1937] Je vous envoie à présent mille baisers, et espère ardemment avoir sélectionné les plus beaux cadeaux dans vos listes de suggestions. J’allais vous envoyer des Bilbo le Hobbit ; j’en envoie d’énormes quantités (de la deuxième édition, pour la plupart) que j’ai commandées il y a quelques jours – mais j’ai pensé que vous en auriez beaucoup, donc je vous fais parvenir un autre Conte de Fées d’Oxford. » [p. 84]

La plupart de ces lettres sont accompagnées de magnifiques dessins de la main de Tolkien (prétendument de celle du Père Noël) dépeignant les évènements marquant dont il est question dans sa correspondance, et notamment des incroyables aventures de tous ses compagnons.
Tolkien poussait même le soucis du détail jusqu’à réaliser de faux timbres représentant le Pôle Nord, et faussement cachetés depuis un potentiel bureau de poste local.
Mon avis : C’est un nouvel univers et une nouvelle facette de la personnalité de J.R.R. Tolkien que l’on découvre au travers de cet ouvrage fascinant, magnifique travail de recherche regroupant toute cette correspondance et les reproductions de ces lettres, dessins et enveloppes. On ne découvre plus seulement Tolkien l’auteur de génie, le maître de la science-fiction, mais aussi le père attentionné et mettant tout son talent au service du bonheur de ses quatre enfants, contribuant ainsi à rendre encore plus vivaces leurs souvenirs de Noël, et égayer cette période de fête lors des heures les plus sombres de la première moitié du XXe siècle. Un bijou de la littérature qui mériterait bien plus de notoriété !

 Ma note :

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4 Responses to J.R.R. Tolkien, Lettres du Père Noël

  1. Ah celui-ci je l'avais repéré mais je ne savais pas s'il était bien… Je vais le commander, le feuilleter, et il finira peut être bien dans ma pal aussi !

  2. Shousoun says:

    Combien d&#39;hommes (et de femmes) qui prennent la plume pour produire des romans, sont capables de créer tout un monde, pour nous faire oublier celui que nous vivons, à l&#39;image de Tolkien que l&#39;on dit le Grand Maître. Quelques un(e)s ont essayé, combien y sont parvenu(e)s ? <br />Il faut avoir du temps, et l&#39;esprit prêt à affronter ce monde du Seigneur des anneaux. Certainement

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