Interview de Mallock [Salon du Livre de Paris 2014]

Le 22 mars 2014, j’ai pu – grâce à la fondation Bouygues Telecom – interviewer l’auteur de thrillers policiers Mallock, publié chez Fleuve Noir et Pocket, pour le site internet lesnouveauxtalents.fr au Salon du Livre de Paris (Porte de Versailles).
Découvrez par écrit un résumé de cette rencontre, et en intégralité, la vidéo de cette interview.


INTERVIEW DE MALLOCK

Comment êtes-vous devenu écrivain ? Comment avez-vous publié votre premier roman ?
 
Je pense qu’un des secrets de l’écriture, c’est de travailler, puis ensuite retravailler, jeter, recommencer, retravailler. Cela ne vient pas comme ça. Le métier d’écriture nécessite vraiment de l’acharnement. Un acharnement qui est parfois douloureux, et il faut aller jusqu’au bout. Il ne faut pas écrire rapidement et montrer aux autres en disant « qu’est-ce que tu en penses » ? Je n’ai personnellement pas montré mes bouquins avant pratiquement le dixième ; le dixième livre, j’ai commencé à le faire lire, des gens m’ont dit que c’était bien, moi je n’étais pas encore content etc. J’ai attendu comme ça, jusqu’à avoir pratiquement 50 ans. J’avais terminé un livre, j’avais quasiment 47 ans à l’époque, j’ai rencontré un monsieur qui s’appelle Eric Orsenna, parce  que la personne à qui j’avais donné à lire ce bouquin avait trouvé malin de lui envoyer. Cela m’avait fait très peur, je lui ai dit « ça va pas, il vient d’avoir le prix Goncourt ! » et enfin de compte monsieur Orsenna a été absolument remarquable, puisqu’il m’a fait venir là où il travaillait, c’est-à-dire au Quai d’Orsay, et m’a dit « j’ai une bonne nouvelle et une mauvaise nouvelle. La bonne nouvelle c’est que je trouve ça absolument remarquable. Et je me demande qu’est-ce que vous attendez pour éditer. La mauvaise nouvelle c’est que vous n’écrirez jamais ce livre là. » Et c’est en effet un livre totalement « barge » comme on dit ! Barré, dans le quel il y a à la fois de la science-fiction, de la poésie, il y a tout. Et il m’a donné cet excellent conseil : « Si vous allez envoyer ce livre-là, vous n’allez pas comprendre pourquoi tout le monde va vous le renvoyer en disant : « ça ne marche pas »,  parce que vous ne correspondez à aucune édition, aucune collection ». Et il a eu cette gentillesse et cette sagesse en me disant « mais surtout sortez un livre maintenant, vous êtes prêt, vous avez un style fabuleux. Ecrivez n’importe quoi, on s’en fout, ce sera bien. »
Et c’est à la suite de cette rencontre que j’ai écrit ce qui est devenu Les visages de Dieu. Quand je l’ai eu terminé, je l’ai envoyé à six maisons d’édition et trois qui m’ont répondu favorablement. Comme j’étais très prétentieux à l’époque, j’étais vexé que les trois autres ne m’aient pas dit oui.
Et en fait, quand j’y repense avec le temps, j’avais  un bol énorme, parce que j’avais à la fois, Robert Laffont, Flammarion en premier et Le Seuil. J’ai donc décidé d’éditer au Seuil. 
Les personnes qui commencent dans le monde de l’Edition s’aperçoivent vite que c’est un monde terrible, parce qu’on ne sait pas qui on a en face de soi… On ne sait pas quelle est la structure, où elle en est. On ne connait pas les histoires internes, et on peut très bien être l’enjeu de choses que l’on ne comprend pas. C’est ce qui est arrivé au Seuil, et donc j’ai mis cinq ans à me dépatouiller pour m’en défaire, pour me libérer du contrat. Enfin de compte, avec le recul du temps, je n’avais pas besoin de ça, je n’avais pas besoin de me libérer, je n’avais tout simplement qu’à dire que leur clause ne tenait pas la route et partir.
Donc le grand problème, c’est une grande ignorance de cette grande bête monstrueuse qu’est l’éditeur. Je le dis d’autant plus gentiment maintenant, que JBZ est un très bon éditeur, avec qui je m’entends parfaitement bien, mais j’ai rencontré d’autres éditeurs, que je ne citerais pas, et cela peut être vraiment le grand n’importe quoi. On peut arriver chez un éditeur, on ne sait pas que cet éditeur est en train d’être racheté. On est en train de négocier avec une éditrice ou une directrice de collection qui est en train de partir autre part, qui n’en a rien à faire, qui va vous trouver bien, et du coup ne va pas vous prendre, parce qu’elle va essayer de vous récupérer autre part. On est vraiment comme un petit bateau ballotté par les flots.
Mon conseil, et il est très facile à dire mais difficile à suivre, c’est bien entendu d’avoir un agent. Parce que l’agent lui, connait tout le monde, enfin un bon agent, il sait exactement ce qui se passe, il ne vous mettra pas dans telle ou telle galère, en dehors du fait qu’il va vous négocier des droits à l’étranger. Mais l’agent sait, parce que si on rentre dans telle maison d’édition et qu’on dit : « Ah je suis content j’ai signé », peut-être que vous n’allez pas vous réjouir du tout. Cela veut dire que pendant cinq ans vous allez ramer. Donc, l’agent, lui, il sait. Le problème c’est que les agents ne gardant que 15% de ce que vous gagnez, ils ne prennent que des gens qui gagnent, et qui ont vraiment un gros potentiel ! Moi, je ne gagnais pas beaucoup quand il m’a pris, mais j’avais un gros potentiel à l’export etc., et puis il avait un gros coup de cœur sur l’ensemble de mes livres, donc il m’a signé. Mais normalement il n’aurait pas signé.
J’aimerais bien qu’en France, il y ait plus d’agents pour aider les auteurs à trouver leur chemin.
 
Pouvez-vous nous en dire plus sur votre technique d’écriture ? Sur la construction de vos romans ?
 
Comme ce sont des gros livres, avec des énigmes complexes, avec des histoires sophistiquées, par conséquent l’obligation du plan est évidente. Et pas un petit plan. Il faut un plan très dynamique, avec des parties, et ensuite il faut enrichir chacune de ces parties. Puis il faut faire des recherches poussées, en ce qui concerne les différents éléments techniques qu’il va y avoir dans l’histoire. Dans le dernier roman, j’ai fait des grosses recherches d’œnologie. Cela se passe dans un vignoble, et je ne m’y connaissais pas assez, loin s’en faut. J’ai fait de grosses recherches sur le Moyen-âge, sur la Guerre de Cent Ans, sur les Templiers, sur la Peste noire, donc cela me prend pratiquement un an.
Pourquoi est-ce que ces recherches sont importantes ? Parce que plus on sera précis dans ses éléments narratifs, ces éléments réalistes, plus on arrivera à faire passer l’aspect fantastique de notre propre histoire. C’est ce que l’on appelle « repousser le niveau de crédulité du lecteur ». Il va mettre en question certains éléments, il va se rendre compte, s’il Googelise ces éléments, qu’ils sont parfaitement exacts, et par conséquent, il va croire ce que je vais raconter, qui lui n’est pas exact. C’est l’un des petits jeux auxquels j’aime bien me livrer !
 
Chacun de vos romans intègre une enquête policière mais aussi au moins une problématique plus globale… (L’histoire des Templiers dans Les Larmes de Pancrace). D’où tirez-vous toute cette inspiration ?
 
Enfin de compte, tout m’intéresse. La vie m’intéresse. Je suis écrivain, je suis peintre, je suis musicien, j’ai déposé des brevets, je suis inventeur, j’aime beaucoup la technique, j’adore la nature, donc tout m’intéresse. C’est très important, parce que comme on va plonger dans un livre pendant trois ans, si je vais dans un endroit, que je n’aime pas, pour faire des choses que je n’aime pas, je ne suis pas maso, je n’ai pas envie. J’ai malgré tout envie d’avoir un plaisir dans la recherche et ce plaisir, les gens vont le sentir, il y a une forme de jubilation qui va se ressentir en lisant mes livres.
Si je me dis, bon je vais faire mon prochain livre dans les banlieues parisiennes, comme ont fait beaucoup de polars, avec des prostituées, des squats et des machins, non ! C’est quelque chose qui m’a toujours gonflé, que je trouve d’un pénible, cela plombe la plus part des policiers français, ça plombe encore d’ailleurs, même des téléfilms, et je n’ai pas du tout envie d’aller là-dedans, parler des racailles…, non ! Donc, je préfère fantasmer et me dire « qu’est-ce que j’aimerais bien, où est-ce que j’aimerais bien me retrouver, quelles sont les époques que je trouve belles », et une fois que j’ai trouvé ces lieux-là, ces endroits où j’ai envie d’être à peu près, là j’essaie de me poser une colle. Pour l’avant-dernier roman, j’ai soudain pensé à ça : un type qui est pris et qui dit pour se justifier « Je l’ai tué, oui, par ce qu’il m’avait tué » et je me suis dit ensuite pendant trois mois, « comment je peux m’en sortir avec ça » ! Si j’arrive à trouver une véritable histoire qui tienne la route avec ça… Je voulais que cela se passe à Saint Domingue, j’avais envie de parler un petit peu de mon grand-oncle qui est mort à la guerre le jour même de l’Armistice. Donc cela fait un espèce de puzzle monstrueux, c’est comme quelque chose d’impossible à résoudre que je me mets dans la tête. Je vis avec pendant deux semaines, trois semaines, trois mois, j’essaie de trouver des solutions plus ou moins bancales, tant qu’elles sont bancales je n’en veux pas. Petit à petit une solution prend sa place, puis le jour où je me dis « ouais, c’est trop bien », je me sens des petites ailes, je sais que j’ai trouvé. Et à partir de ça, je fais mon plan en trois parties ; dans les trois parties, je commence à entrer dans le détail.
 
Un conseil judicieux que vous avez reçu et que vous pourriez transmettre aux écrivains en herbe ?
 
Je n’ai jamais trop reçu de conseil, parce que je n’ai jamais rencontré d’écrivains, donc il faudrait que je remonte au lycée ; mais quand on est au lycée on écrit des dissertations, on n’écrit pas de livres. J’avais pourtant un excellent professeur qui avait eu le Prix Goncourt, pour un bouquin qui s’appelait Les Eaux mêlées, c’était Roger Ikor avec qui je m’entendais super bien. Il avait adoré une de mes nouvelles, j’étais très fier, cependant il vous jugeait mais ne donnait pas trop de conseils.
Alors pour moi le conseil d’écriture, surtout par rapport à ce que je reçois, c’est arrêter d’écrire deux pages et de les montrer à tout le monde en disant : « Qu’est-ce que tu en penses ? » Non d’une pipe ! Ecrivez, écrivez, corrigez, essayez d’être votre propre juge, mettez votre ego de côté, on n’est pas à la Star Academy. Arrêtez ce côté : « Je veux ça tout de suite » ! Avec l’écriture cela ne fonctionnera jamais ! Alors cela fait peut-être vieux con, mais je m’en fou ! C’est fondamental, moi j’ai écris comme un malade, j’ai écris des milliers de pages. Il y a sept, huit ans j’ai vendu ma maison de campagne, pour continuer à être seulement écrivain. Ça c’est pareil, il faut le faire, je savais que si je continuais dans la pub, cela allait, mais j’ai décidé d’arrêter il y a presque dix ans. J’ai décidé d’être écrivain et peintre, parce que sinon, je ne le ferais pas sérieusement. Et comme je ne pouvais pas vivre, j’ai pris ma maison de campagne et je l’ai vendue, et je pense qu’il faut cette exigence-là. Quand j’ai vendu cette maison, j’y ai été avec mon fils, en voiture, et j’ai amené une énorme malle, dans laquelle il y avait des manuscrits, parce qu’à l’époque, encore une fois cela fait vieux, mais il n’y avait pas Internet, ni les ordinateurs, j’avais plein de secrétaires dans tous les coins qui me tapaient, me retapaient, cela me coûtait une fortune, et du coup je gardais tous les manuscrits. J’ai jeté des kilos, et des kilos de manuscrits. Alors on me dit évidemment, « mais tu aurais du les garder », et tout ! Je me suis rendu compte de la montagne de boulot, parce qu’on voit beaucoup moins quand on fait des « copier-coller » etc. Dans Les Visages de Dieu je pense que j’ai du avoir entre soixante et soixante-dix versions, complètes, finalisées. Ce qui ne m’a pas empêché que lorsque j’ai résigné  avec JBZ, il y a quatre ans, pour ressortir Les Visages de Dieu, après le Seuil, de le retravailler. Et quand Pocket a signé, je l’ai retravaillé encore. Et donc je pense que c’est cette exigence-là, avec une honnêteté au niveau de son écriture, c’est-à-dire être honnête par rapport à ses sentiments, ne pas tricher, pas essayer de trouver des formules de style, essayer d’être le plus honnête et le plus travailleur possible. Moi c’est mon conseil !
 
Comptez-vous rééditer tous vos livres précédemment parus au Seuil, chez Pocket. (En version revue et corrigée comme pour Les Visages de Dieu ?
 
Vous avez raison, je dirais même mieux, c’est fait. Il vient de sortir, en même temps que les Les Larmes de Pancrace. Donc j’ai travaillé pendant trois mois, au printemps, parce que cet été j’étais sur Pancrace. Pendant trois mois, j’ai retravaillé Les Visages de Dieu parce que Pocket l’attendait et la version qui est sortie chez Pocket est vraiment la définitive. Là, je suis en train de retravailler (en même temps que je travaille sur les deux prochains) Le Massacre des Innocents et le numéro 2 qui est une histoire vraiment folle, avec au moins cinquante mille morts dedans. Donc c’est un truc très, très, particulier et je suis en train de le retravailler pour sa sortie, chez Pocket en septembre. Tout est prévu. Ce qui est bien d’ailleurs chez Pocket, et Fleuve Noir, c’est qu’il s’agit d’une vraie machine de guerre. Ils bossent, ce sont des professionnels, ils font ce qu’ils ont dit qu’ils feraient, donc on est en confiance, pour bosser. Je dis cela par rapport à ce que je disais à propos des autres éditeurs.
 
Donc ce que vous avez sorti chez les autres éditeurs précédemment ressortira chez Pocket.
 
D’ici septembre, il y aura les quatre principaux. Pour ce qui n’est pas les « Amédée Mallock », il faut que je réfléchisse un peu comment cela va se faire. Les gens sont déjà en train de s’habituer à Amédée Mallock, le commissaire, je vais rester là-dessus pendant un certain temps, le temps que le personnage prenne sa place.
 
Interview réalisée par Myriam S. pour Un Jour. Un Livre. et la fondation Bouygues Telecom (lesnouveauxtalents.fr).

Retrouvez les deux enquêtes du commissaire Amédée Mallock :

Mallock, Les Visages de Dieu, éd. Pocket, février 2014








Mallock, Les Larmes de Pancrace, éd. Fleuve Noir, février 2014

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