Saphia Azzeddine, Bilqiss

BilqissSaphia Azzeddine, Bilqiss, éd. Stock, mars 2015

Dans un pays du Moyen-Orient envahi par l’armée américaine et en proie à la guerre et à la misère, les femmes sont les éternelles perdantes. Ce roman est l’histoire de l’une d’entre elles, Bilqiss, condamnée à mort par lapidation, pour avoir enfreint l’un des incalculables interdits imposés à son genre.

En bref : Bilqiss est née femme dans un pays du Moyen-Orient où ce statut est une tare dès la naissance. Coupable selon ses semblables d’un énième crime contre Dieu et la morale, là où la moindre action, la moindre forme, le moindre objet, est synonyme de péché, Bilqiss se défend seule chaque jour devant un tribunal islamique.

« Le juge me demanda si j’avais quelque chose à répondre. Cette fois, oui, j’avais quelque chose à dire.
« Je suis bien d’accord avec vous, votre honneur, il faut tuer le mal à la source. Donc, si à mon tour j’accumule tous les interdits qu’une femme traîne avec elle à cause de ce que ça provoque dans le slip des hommes, alors oui, il faut tuer le mal à la source ! La source doit même être massacrée. Guillotinée. Décimée. Brisée. Broyée. Hachée. Tranchée. Exterminée. »
Les nigauds prirent quelques secondes avant d’identifier la source dont je parlais, puis d’un mouvement commun, probablement inconscient, ils croisèrent les uns après les autres leurs jambes pour mettre à l’abri leur très controversé pénis. » [p. 42]

Refusant de demander pardon pour une faute qui n’en est pas une, elle profite de cet auditoire venu l’observer, dans un élan de voyeurisme malsain, pour exposer sa révolte contre cette société corrompue et hypocrite, se réfugiant derrière la religion musulmane et son interprétation biaisée pour soumettre à ses lois rétrogrades des femmes qui effraient les hommes.

« « Il fait trop chaud pour se couvrir, Dieu est juste, Il ne peut pas nous infliger cela. La température est la même pour tout le monde, alors si tu as chaud en bras de chemise, imagine ce que je ressens sous ma burqa, espèce d’enflure.
– C’est pour vous protéger, vous, les femmes, que nous faisons cela, protestai-je dans un ultime espoir de la raisonner.
– Protéger de quoi ? hurla-t-elle, les yeux révulsés. Protéger de qui ? De vous, les hommes ? Vous admettez donc que vous êtes dangereux ? Que vous êtes le problème ? Ai-je demandé à être protégée, moi ? Si vous êtes dangereux, c’est vous que l’on doit tuer, pas nous que vous devez sacrifier… » » [p. 70-71]

Bilqiss sera-t-elle condamnée à la lapidation, la fin inhumaine que l’on réserve aux femmes dans de trop nombreux pays dirigés par des obscurantistes ? Pratique qui ne trouve même pas sa source dans le texte sacré dont ces hommes qui font les lois prétendent suivre les commandements à la lettre.

« Je repris alors la parole et lui demandai, puisqu’il n’avait pas répondu à ma question, s’il savait d’où provenait une telle pratique puisque – et je fis exprès de le redire – aucune trace de la lapidation n’apparaissait dans le Coran.
« La lapidation est fondée sur un hadith.
– Qui l’a rapporté ?
– Eh bien, je ne sais pas enfin, c’était il y a si longtemps, un savant probablement.
– Non, c’était un boucher. Vous fondez vos lois sur des propos rapportés par un boucher.
– Et alors, qu’avez-vous contre les bouchers ? balbutia-t-il.
– Tout. Je suis végétarienne. » [p. 120]

Ce triste sort fait rapidement le tour d’internet, des vidéos amateurs du procès circulant sur les réseaux sociaux. Elles émeuvent une jeune journaliste New-Yorkaise d’origine juive, qui décide de partir pour retrouver Bilqiss et raconter son histoire. Elle rencontre alors les principaux protagonistes de cette affaire, la condamnée, son juge aux sentiments confus envers celle dont il doit décider du sort, ainsi que les soldats américains qui patrouillent dans la région et qui ont eux aussi bien connu Bilqiss, une femme hors du commun.

Mon avis : Avec Bilqiss, Saphia Azzeddine nous offre un récit puissant et sans concessions, exposant au grand jour les absurdités des lois islamiques que les hommes imposent aux femmes, afin de se dédouaner de leurs propres péchés.
Ce roman nous présente tour à tour les points de vue de Bilqiss, de son juge, et de cette journaliste américaine pour qui Bilqiss est un symbole. Chacun témoigne de son expérience, de ses peurs et ses désirs. On découvre une société pudibonde où la religion a été pervertie par des hommes effrayés par les femmes, qui voient le mal et le sexe partout, même dans les fruits et légumes… qui ne pensent qu’à ça mais qui accusent la femme d’en être l’instigatrice et l’incarnation du péché sur Terre. Le lecteur découvre aux travers des yeux des personnages, et notamment de l’Américaine, une société dont il n’est pas forcément familier, dont les quelques anecdotes connues ont été rapportées sporadiquement dans les journaux télévisés, mais reste une sorte de contrée exotique curieuse pour la plupart…

« Il y avait aussi une rangée de bureaux derrière lesquels des hommes parlaient si fort que l’on craignait que ne survienne une bagarre générale. Mais, au lieu de cela, ils se tapaient dans les mains et pouffaient de rire en se prenant dans les bras. Ce pays était pétri de contradictions, on y pendait les homosexuels mais, à la moindre occasion, les hommes adoraient se tripoter. » [p. 104]

Après Confidences à Allah, Bilqiss est une nouvelle claque littéraire qui mérite d’être lue à tout prix. Les sévices faits aux femmes dans le monde et particulièrement par des hommes utilisant un texte sacré pour justifier leurs actes, en interprétant comme cela les arrange des écrits datant de plusieurs siècles, sont révoltants et méritent de s’interroger sur notre rôle dans la perpétuation de ces atrocités. A l’image de Leandra l’Américaine, nous contentons-nous d’être outrés par ces pratiques et conceptions rétrogrades un temps, passant à une autre injustice quelques jours plus tard, donnant quelques sous ou participant à une manifestation éphémère afin de soulager notre conscience ? Pire encore, la véritable révolte ne devrait-elle pas venir des musulmans eux-mêmes, qui à l’image de Bilqiss, aiment profondément leur Dieu, mais refusent les dérives rétrogrades et d’un autre temps qu’imposent chaque jour des êtres bornés dont la légitimité en tant qu’autorité islamique est bien incertaine ?

« S’agissait-il d’un blasphème ou était-ce le fruit de la folie ? Telles étaient les considérations des savants musulmans d’aujourd’hui pendant que d’autres allaient sur la Lune. Sept siècles déjà que nous déclinions en regardant passer le train du futur sans pouvoir monter dedans. Sept siècles que le monde musulman respirait avec un seul poumon, payant au prix fort le musellement de leurs moitiés. Sept siècles que l’on appelait cela une régression féconde pour ne pas admettre le marasme. Il était loin, le temps où la valeur spirituelle d’un musulman se mesurait à la quantité de livres qu’il possédait, où les bibliothèques champignonnaient comme des minarets, loin aussi le temps où les mosquées, au-delà des salles de prières, abritaient le savoir que les hommes et les femmes pouvaient venir goûter sans distinction. […]
« Le prophète Muhammad, que la paix soit sur lui, a dit : « L’encre de l’élève est plus sacrée que le sang du Martyr. » Il a aussi dit que la science trônait bien au-dessus de la dévotion aveugle. » [p. 141-142]

Ma note :

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Cet ouvrage m’a été envoyé par les éditions Stock, que je remercie encore pour ce partenariat.

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