Le Sel de nos larmes, de Ruta Sepetys

Ruta Sepetys, Le Sel de nos larmes, éd. Gallimard Jeunesse (coll. Scripto), 16 juin 2016

(Titre original : Salt to the Sea)

Quatre jeunes gens qu’en apparence tout opposent vont être réunis à bord du Wilhelm Gustloff, un navire censé leur permettre de fuir les atrocités de la Seconde Guerre Mondiale sur le front oriental.
La plus grande tragédie maritime de l’histoire de l’humanité.

En bref : La Seconde Guerre Mondiale arrive à son terme. L’armée nazie est acculée sur les deux fronts : le front occidental contre les Alliés, et le front oriental contre l’armée russe. Entre les deux puissances, des millions de personnes, Polonais, Lithuaniens, Tchécoslovaques, sont pris dans un étau. L’Allemagne nazie les considère comme des sous-hommes, et n’a qu’un seul souhait : les réduire à néant. De l’autre côté, l’armée russe marche sur leurs terres, pillant, violant et tuant avec une barbarie sans nom.

« L’Allemagne avait envahi la Russie en 1941. Ces quatre dernières années, les deux pays avaient commis d’innombrables atrocités. Ils ne s’en prenaient pas seulement l’un à l’autre, mais à tous les innocents civils qu’ils trouvaient sur leur chemin. […] Hitler était en train d’exterminer des millions de Juifs, et sa liste d’indésirables condamnés à la prison ou à la mort ne cessait de s’allonger. Quant à Staline, il avait entrepris de détruire systématiquement les Polonais, les Ukrainiens et les Baltes. La brutalité des uns et des autres était révoltante. Leurs actes d’une inhumanité scandaleuse. Bien entendu, personne ne voulait tomber entre les mains de l’ennemi. Le problème, c’est qu’il était de plus en plus difficile de distinguer qui était le véritable ennemi. […] Voilà pourquoi nous fuyions, cap sur l’ouest, tentant de rejoindre des régions de l’Allemagne qui n’étaient pas encore occupées. » (p. 32-33)

« Nemmersdorf.
Tout le monde était au courant. Quelques mois plus tôt, le 22 octobre plus exactement, l’Armée rouge avait fait irruption dans ce village, commettant des crimes et des exactions d’une insigne cruauté. Des femmes avaient été clouées vives aux portes des granges, des enfants mutilés. La nouvelle du massacre s’était rapidement propagée, semant la panique dans toute la population. Beaucoup avaient fait leurs bagages sans attendre et pris le chemin de l’ouest, terrifiés à l’idée que leur village serait le prochain à tomber entre les mains des troupes staliniennes. » (p. 44)

Emilia s’est enfuie de ce village, profondément traumatisée par ces exactions. Sur les routes enneigées, elle croise le chemin d’un mystérieux prussien, Florian, qui lui sauve la vie alors qu’elle était sur le point d’être une fois de plus agressée par un soldat russe. Florian veut également fuir la région dans un but que tout le monde ignore, mais qui semble de première importance. Est-il un espion à la solde d’un camp ou de l’autre ?
Leur route croise également celle d’un autre groupe de réfugiés, avec à leur tête une jeune infirmière, Joana. Lithuanienne, elle est parvenue à s’extraire de la région car sa mère était d’origine allemande. Piètre consolation que de fuir Staline pour rejoindre le cruel Hitler…
Ensemble, ils prennent la direction des côtes de la mer baltique, car le bruit court que l’armée allemande à mis à disposition de gigantesques navires pour exfiltrer ses troupes et les quelques civils qu’ils jugeaient dignes de sauver de cet enfer, et les ramener en Allemagne.

« Dans leur désir désespéré de fuir les communistes, les réfugiés, créatures à bout de forces, dépossédés de leurs maisons, vont affluer en direction du port. Ils seront des centaines de milliers, peut-être même des millions.
Le haut commandement allemand a donc organisé en toute hâte une massive opération d’évacuation par voie navigable. Ils l’ont appelée opération Hannibal, du nom d’un des plus grands stratèges de l’histoire. Un gigantesque convoi de navires doit être dépêché à l’ouest. Des trains sanitaires bourrés à craquer de soldats allemands blessés foncent vers les différents ports. » (p. 85)

Arrivés sur place, ils font la connaissance d’un matelot allemand affecté au Wilhelm Gustloff. Alfred est un nazi convaincu. Sa personnalité est d’une grande ambiguïté. Personne ne le reconnaît alors qu’il est lui-même convaincu d’être d’une grande importance à sa tâche et dans la machinerie nazie.

« C’est incroyable, toutes ces choses que j’ai pu remarquer là-bas, au pays, et pourtant la plupart des gens ne se sont jamais rendu compte que j’avais un grand don d’observation ; ils ne m’accordaient aucune confiance. Au lieu de quoi, ils prétendaient, telle ma naïve Mutter, que j’étais fait pour être boulanger ! « Comment jugeons-nous un homme… » Je n’arrive pas à me rappeler la suite. Tous savaient bien que j’avais des idées, mais ils ne voulaient jamais me laisser les exprimer. J’avais plus que des idées. J’avais des théories, des plans. […]
Hitler, lui, comprend mes théories. Et moi, les siennes. Il n’est pas raisonnable de protéger les malades, les faibles, les inférieurs. » (p.441-442)

Mon avis : Le Sel de nos larmes revient sur la plus grande tragédie maritime de l’histoire de l’humanité. Là où le Titanic a fait un peu plus d’un millier de victimes, le Wilhelm Gustloff a provoqué la mort de dizaines de milliers de gens. Malheureusement, à cause du contexte dans lequel s’inscrivait le transport de ces populations sur ce navire, les autorités de l’Allemagne nazie ont tout fait pour que cette tragédie soit oubliée de l’Histoire.
Avec ce troisième roman, Ruta Sepetys s’illustre une nouvelle fois dans le genre du roman historique, et permet de remettre en lumière cette catastrophe maritime que les livres d’Histoire ont éclipsée.

« Tout le monde connaissait l’histoire du Titanic et du Lusitania. Je jetai un coup d’oeil aux milliers de corps flottant sur la mer. Le naufrage de ces deux grands navires n’était rien en comparaison de celui-ci. Plus de dix-mille personnes étaient à bord du Gustloff. » (p. 438)

En choisissant d’écrire ce roman selon les points de vue alternés de quatre jeunes gens dont les origines et les motivations sont représentatifs des divers peuples touchés par ce drame, Ruta Sepetys nous permet de nous immerger dans un pan de l’Histoire qui nous est malheureusement trop méconnu.
On parle souvent de la Seconde Guerre Mondiale et des atrocités commises par l’Allemagne nazie envers les Juifs, principalement en ce qui concerne le front occidental. Trop souvent, on oublie que l’Allemagne était également en guerre contre la Russie de Staline. Autre élément de l’Histoire laissé dans l’ombre, les atrocités commises par les troupes russes envers les peuples slaves dont ils pillaient les ressources, violaient les femmes et tuaient les enfants.
Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendreRuta Sepetys s’était déjà illustrée avec son premier roman, Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre, en relatant l’horreur de la déportation de ces populations dans les goulags russes. Avec Le Sel de nos larmes, elle reprend cette thématique dont elle est familière (le père de Ruta Sepetys a lui-même fui la Lithuanie lorsqu’il était enfant). Elle fait d’ailleurs un petit clin d’oeil à l’un des personnages de son premier roman par le biais du personnage de Joana.

« Les pièces du puzzle se mettaient en place. Lina avait été envoyée en Sibérie, et Joana se sentait responsable de la déportation de sa cousine.
– Quand était-ce ? chuchotai-je
– Il y a quatre ans, en juin 1941.
D’après ce que j’avais entendu dire, le traitement infligé aux prisonniers dans les goulags de Sibérie était particulièrement brutal. Lina était sans doute morte. » (p.383)

J’ai été une fois de plus bouleversée par ce nouveau roman de Ruta Sepetys. Cette auteure possède un don indéniable pour raconter l’Histoire et lui faire prendre vie au fil des pages. J’ai dévoré Le Sel de nos larmes en quelques jours, et j’ai adoré chacun de ses chapitres.
Le personnage sociopathe d’Alfred m’aura hérissé le poil jusqu’aux toutes dernières révélations du roman, et le talent de Ruta Sepetys pour se glisser dans la peau d’un tel personnage, dont l’inspiration découle tout droit d’Hilter lui-même, est tout bonnement fantastique.
Je ne saurais que vous recommander chaudement de découvrir ce roman, et l’oeuvre de Ruta Sepetys en général. Vous savez combien j’aime les romans historiques, et cette auteure est l’une de mes préférées dans ce genre, qui pourrait d’ailleurs tout à fait être à destination d’un publique aussi bien adolescent qu’adulte, de par la maturité de son écriture.

Ma note :

 FiveStars1

J’ai lu ce livre dans le cadre d’un partenariat Babelio et je les en remercie.

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